Extrait Exclusif

— Toi aussi tu l’as entendu ?

La voix venait de sa gauche. Léna faillit hurler. Elle se retourna, le poing serré, prête à frapper et reconnut Théo.

Théodore Cambon était sous la Halle, adossé au pilier le plus proche, un carnet ouvert dans les mains, un crayon coincé derrière l’oreille gauche, toujours la gauche, Léna ne lui avait jamais demandé pourquoi. Il était grand pour ses quatorze ans. Ses épaules étroites et son corps presque trop mince accentuaient cette impression d’adolescent qui avait grandi trop vite. Ses cheveux sombres, indisciplinés, semblaient n’avoir jamais vraiment accepté l’idée d’être coiffés. Ses longues mains aux doigts de musicien étaient toujours tachées d’encre. Théo avait su dessiner avec précision avant d’écrire. Ses yeux noisette observaient le monde dans les moindres détails. Il parlait peu et le dessin était son véritable langage.

Elle le connaissait depuis sa naissance. Ils avaient grandi dans des maisons qui se touchaient presque, dans cette même rue de la Jane où leurs mères s’étaient connues avant eux. Ils avaient appris à marcher à peu près en même temps, avaient eu la varicelle à huit jours d’intervalle, avaient fait leur première rentrée dans la même classe et avaient appris à faire du vélo le même été, en se lançant depuis le haut de la cité. Théo avait toujours fait partie de son entourage. Leur passion commune pour le dessin les avait conduits à passer des centaines d’heures ensemble dans la cuisine de la maison Cambon : Léna créant des cartes de pays imaginaires, Théo remplissant des pages de signes étranges. Comme pour les gargouilles, il disait les inventer mais Léna savait que ça venait d’ailleurs, elle l’avait toujours su. Théo avait toujours été discret mais depuis la disparition de son père il y a dix ans, il était devenu encore plus silencieux. Silencieux comme quelqu’un qui écoute quelque chose que les autres n’entendent pas, pas comme quelqu’un qui n’a plus rien à dire.

— Tu m’as fait une peur bleue, siffla Léna.

— Désolé. Je ne voulais pas te surprendre. Je t’attendais. Je savais que tu allais venir.

— Comment tu savais ?

Il hésita, puis souleva son carnet. Sur la page ouverte, un dessin : la place de la Halle de nuit, les piliers et le puits au centre. Une première silhouette adossée à un pilier, la deuxième, aux cheveux longs, penchée au-dessus du puits.

— J’ai fait ce dessin aujourd’hui, en rentrant à la maison après le collège, dit-il. Avant de savoir que tu serais là.

Léna scruta le dessin. Les détails ne laissaient aucun doute, c’était bien eux représentés sur ce papier blanc. Les bonnes formes aux bons endroits.

— C’est la deuxième fois que ça m’arrive, continua Théo, d’une voix qui s’efforçait d’être calme et y parvenait à peu près. La première fois, c’était le soir où la girouette de l’église a tourné à l’envers pendant deux heures. J’avais dessiné ça aussi. La veille.

— Tu aurais pu me le dire.

— Je n’étais pas sûr que tu me croirais.

Léna ne répondit pas. C’était honnête, comme raison.

— Il y a autre chose, dit-il.

Il tourna les pages de son carnet jusqu’à une double page couverte de petits dessins serrés. On y distinguait des formes géométriques, des signes et des motifs évoquant des runes, comme les caractères d’un alphabet oublié que personne ne parvenait à déchiffrer. Ils se répétaient partout, avec de légères variations, certains étant entourés à plusieurs reprises. Trois symboles revenaient plus souvent que les autres, comme si Théo s’y était obstinément attardé. La page entière donnait l’impression d’une lettre dont on ne possédait pas la clé.

— Je les recopie depuis six jours, dit Théo. Je les vois en rêve. Parfois je les trace avant d’être vraiment réveillé le matin. J’en dessine partout sans pouvoir m’arrêter. J’ai même retrouvé plusieurs pages de mon carnet remplies sans me souvenir de les avoir faites.

Il dit ça sans dramatisme, avec cette manière très théorique et méthodique qu’il avait de présenter des faits dérangeants. C’était une façon de faire que Léna reconnaissait depuis toujours : Théo qui mettait une distance entre lui et les choses qui le perturbaient pour pouvoir les regarder en face.

— Je ne sais pas ce que c’est, dit-il. Mais je crois que toi tu as quelque chose à voir avec ça. Avec cette nuit. Avec ce que je ressens depuis onze jours.

Léna sortit sa boussole. L’aiguille tremblait toujours, orientée vers le bas, vers le fond du puits, vers ce qui attendait là-dessous avec une patience géologique.

— Moi non plus je ne sais pas ce que c’est, dit-elle. Mais je crois qu’on va devoir chercher à comprendre.

Théo regarda la boussole puis le puits. Il sortit son crayon de derrière son oreille et ouvrit son carnet à une page blanche.

— Alors je commence à dessiner.